"Les Flammes d'Arcey" Historique
Arcey, 8 janvier 1674
Chronique d’un village embrasé
Récit de l’assaut, de l’incendie de l’église et du massacre des habitants, d’après la relation publiée en 1674.
Chapitre I — Le combat dans l’église et l’embrasement du clocher
1. Transcription du récit de 1674
Transcription établie d’après la photographie du document ancien du livret de 7 pages de l'époque. L’orthographe et les tournures d’époque sont conservées autant que la lecture de l’image le permet. Les abréviations sont parfois développées pour faciliter la compréhension.
Cependant qu’il parlementeroit, & peu après ce Lieutenant qui portoit les deux pistolets, en tira un contre ces Paisans, lequel n’eut aucun effet, mais en mesme temps ceux-cy firent une décharge, tant depuis le Portail que dez la Tour de 15. ou 16. coups de fusils, d’un desquels led. Officier eut la cervelle emportée, & des autres, trois soldats furent tuez sur la place, & quantité resterent blessez.
Après cette décharge, les soldats s’estans d’avantage animez mirent le feu aux autres maisons du village, ce qui redoubla le courage & l’indignation desd. Habitans, qui n’attendans plus rien que de leur valeur & de leur resistance, monterent au Clocher, & se retirerent dans l’Eglise ; & à l’instant ayant esté entourez, ce fut là, & comme un quart d’heure en jour, qu’ils commencerent à faire décharges continuelles jusques sur le midy.
Les Femmes & les Vieillards rechargeoient incessamment les armes, pour tirer plus promptement, & quelques-unes d’entre elles tirerent sur les ennemis, entre autres celle dud. Sebastien Vienot, le nombre des Fuseliers estoit seulement de 24. qui faisoient continuellement feu depuis ledit Clocher, & il y pouvoit avoir sept ou huit Vieillards & le reste estoit femmes, filles & enfans.
Un de ces Paysans nommé Jacques Cabet se mit dans la Chaire du Predicateur pour de-là choisir plus facilement les François & tuer les premiers qui entreroient dans l’Eglise, en laquelle enfin ils se glisserent après avoir tourné & receu plusieurs pertes, ce fut donc par le moyen d’une fenestre, qui estoit derrière le Tabernacle, devant laquelle il y avoit seulement, comme on a dit, une simple palissade, qu’ils arracherent, & que 8. desd. soldats passerent dans lad. Eglise, où après avoir renversé le Tabernacle, dans lequel reposoit le tres-Auguste Sacrement de l’Eucharistie, trois d’iceux par un Sacrilege inouy abattirent le grand Crucifix, & le mirent en pieces avec des haches, mais ces scelerats reçeurent incontinent la punition de leur crime, par la main de celuy qui s’estoit mis dans ladite Chaire, lequel tirant incessamment avec un mousqueton d’une grande ouverture, & qu’il chargeoit à proportion, tua non seulement ces trois impies, mais encore les autres cinq qui avoient passés avec eux.
Il est vray que comme les ennemis grossissoient dans l’Eglise, il fut contraint d’abandonner son poste, & de se jetter par une petite fenestre sur le Cimetière, où il tua encore un autre soldat, & enfin opprimé du nombre, après avoir receu deux coups de flesches, ou bayonnettes (armes que les soldats mettent dans le calibre de leurs mousquets après leurs décharges) il s’élança contre la palissade, mais les forces luy ayans manquées, il tomba mort.
Cependant les ennemis qui n’avoient encore pu forcer la tour, tinrent conseil de guerre dans lequel prevalut le sentiment du Sr de Cromilly qui conduisoit l’avant-garde, lequel fut de les enfumer dans le Clocher par le moyen de la paille, qu’ils apporterent sous le Portail & autour du Clocher, en laquelle ils mirent le feu.
Alors les Paisans se sentans extremement pressez pour donner issue à cette fumée, à laquelle ils n’auroient pu resister, découvrirent le Clocher & la fumée sortoit par ce moyen, comme d’une cheminée, les femmes d’ailleurs ostèrent les habits, que l’honnesteté leur put permettre pour boucher les fenestres, par où elle pouvoit entrer, & par ces precautions eschapperent pour cette fois, mais la rage des ennemis leur fit prendre alors la derniere resolution de les brûler tous vifs : à ce coup le Chapelain dud. Comte de Vascal, Religieux Dominiquain, ayant horreur d’une si enorme action, le supplia avec tous les efforts possibles de ne pas exercer une si étrange cruauté envers des pauvres Ca[...].
La dernière phrase est interrompue sur la photographie transmise. La suite doit être relevée sur la page suivante avant de compléter le passage.
2. Version en français moderne
La résistance des habitants
Alors que des négociations étaient en cours, le lieutenant français, qui portait deux pistolets, tira sur les paysans, mais son coup n’eut aucun effet. Au même moment, les défenseurs ripostèrent depuis le portail et depuis la tour, en tirant quinze ou seize coups de fusil.
L’un des tirs emporta la cervelle de l’officier, il s'agissait du Lieutenant, Capitaine des Dragons de la Reine le marquis d'Asfed. Trois soldats furent tués sur place et de nombreux autres blessés.
Après cette décharge, les soldats, davantage animés par la colère, mirent le feu aux autres maisons du village. Cet acte ne fit qu’accroître le courage et l’indignation des habitants. Ne comptant plus que sur leur bravoure et leur résistance, ceux-ci gagnèrent le clocher et se réfugièrent dans l’église.
Ils furent bientôt encerclés. Pendant environ un quart d’heure, ils tirèrent sans interruption, et les échanges de coups de feu se poursuivirent jusqu’à midi.
Les femmes et les vieillards rechargeaient sans cesse les armes afin de permettre aux défenseurs de tirer plus rapidement. Certaines femmes tirèrent elles-mêmes sur les assaillants, notamment l’épouse de Sébastien Vienot.
Les tireurs n’étaient que vingt-quatre. Depuis le clocher, ils continuaient à faire feu. Parmi eux se trouvaient, selon l’auteur, sept ou huit vieillards ; les autres étaient des femmes, des jeunes filles et des enfants.
Jacques Cabet dans l’église
Parmi les défenseurs se trouvait un paysan nommé Jacques Cabet. Il prit place dans la chaire du prédicateur afin de mieux viser les Français et de tuer les premiers soldats qui pénétreraient dans l’église.
Après avoir essuyé plusieurs pertes, les assaillants parvinrent à entrer par une fenêtre située derrière le tabernacle. Une simple palissade protégeait cette ouverture ; ils l’arrachèrent et huit soldats pénétrèrent dans l’église.
L’auteur leur reproche d’avoir renversé le tabernacle qui contenait, selon la foi catholique, le Saint-Sacrement de l’Eucharistie. Trois soldats abattirent ensuite le grand crucifix et le mirent en pièces à coups de hache.
Jacques Cabet, toujours posté dans la chaire, tira continuellement avec son mousqueton. Selon la relation, il tua les trois soldats qui avaient brisé le crucifix, puis les cinq autres qui les accompagnaient.
Mais les ennemis devenaient de plus en plus nombreux dans l’église. Cabet dut abandonner sa position et sauter par une petite fenêtre donnant sur le cimetière, où il tua encore un soldat.
Finalement accablé par le nombre, après avoir reçu deux blessures que le texte attribue à des flèches ou à des baïonnettes, il se lança contre la palissade. Ses forces l’abandonnèrent et il tomba mort.
L’ordre d’enfumer le clocher
Les Français n’avaient pas encore réussi à forcer la tour. Ils tinrent donc conseil. Le récit attribue au sieur de Cromilly, qui commandait l’avant-garde, la proposition d’enfumer les habitants réfugiés dans le clocher.
Les soldats apportèrent de la paille sous le portail et autour du clocher, puis y mirent le feu.
La fumée envahit les lieux. Les habitants, qui ne pouvaient longtemps y résister, cherchèrent à lui ménager une issue en découvrant le clocher. La fumée s’échappait alors par cette ouverture, comme par une cheminée.
Les femmes tentèrent également de boucher les fenêtres avec des vêtements, dans la mesure de ce que la pudeur leur permettait, afin d’empêcher la fumée d’entrer. Grâce à ces précautions, ils échappèrent à ce premier danger.
Mais, affirme l’auteur, la fureur des assaillants les conduisit alors à prendre la résolution de les brûler tous vifs.
Le chapelain du comte de Vascal, un religieux dominicain, horrifié par une action qu’il jugeait monstrueuse, supplia le comte avec toute l’insistance possible de ne pas exercer une cruauté aussi extraordinaire contre ces malheureux habitants.
3. La supplique du chapelain et le drame du clocher
Le chapelain dominicain du comte de Vascal ne pouvait se résoudre à voir des hommes, des femmes et des enfants périr dans les flammes. Devant l’horreur de la situation, il implora le commandant de renoncer à cette extrémité et d’épargner les habitants réfugiés dans l’église.
Mais la supplication du religieux ne mit pas immédiatement fin au drame.
Le feu continuait de progresser. La fumée, la chaleur et la menace de l’effondrement rendaient la situation de plus en plus insupportable pour ceux qui s’étaient retranchés dans le clocher. Les défenseurs comprirent que leur refuge, qui leur avait permis de résister jusque-là, risquait de devenir leur tombeau.
Alors, dans l’espoir de sauver au moins les plus vulnérables, ils firent paraître un drapeau blanc au sommet de la tour.
Ce geste ouvrait la voie à une ultime négociation. Les assiégés demandèrent que les femmes et les enfants puissent sortir afin d’échapper à l’incendie. Selon le récit historique conservé par la tradition locale, les soldats acceptèrent cette demande.
Mais la possibilité de quitter le clocher ne signifiait pas que tous choisiraient de le faire. Certains habitants, attachés à leur foi catholique et à leur fidélité au souverain qu’ils reconnaissaient, refusèrent d’abandonner leurs positions. D’autres demeurèrent auprès de leurs proches, tandis que le feu gagnait toujours davantage la tour.
4. L’embrasement de l’église
Le drame atteignit alors son point le plus tragique.
Les flammes s’étendaient dans l’édifice. Ceux qui se trouvaient encore dans le clocher voyaient se réduire leurs possibilités de fuite. La chaleur, la fumée et la progression du brasier transformaient leur résistance en lutte désespérée pour survivre.
La relation de 1674 présente ces habitants comme des hommes et des femmes résolus à ne pas céder. Leur attitude, telle que la rapporte l’auteur, devait rester dans la mémoire comtoise comme un exemple de courage et de fidélité.
Mais derrière cette représentation héroïque se trouvait une réalité terrible : des habitants du village, parmi lesquels des femmes et des enfants, étaient pris au piège d’un incendie provoqué au cours d’une opération militaire.
Le sort des personnes qui avaient réussi à sortir ne mettait pas fin à la tragédie. Pour celles qui demeuraient dans le clocher, les flammes continuaient leur œuvre destructrice. Certains tentèrent de s’échapper en se jetant dans le vide. Les récits ultérieurs évoquent une jeune fille qui sauta du clocher et survécut grâce à l’intervention d’un soldat français.
Cette histoire, transmise par la tradition historique locale, témoigne de la confusion et de la violence extrême de cette journée.
5. Une tragédie inscrite dans la mémoire d’Arcey
Le 8 janvier 1674 devint l’une des dates les plus douloureuses de l’histoire du village.
La résistance des habitants, commencée pour défendre leurs maisons et leur église contre le pillage, s’acheva dans un massacre dont le souvenir se propagea au-delà d’Arcey. La commune conserve la mémoire de cette journée et des familles durement frappées par la catastrophe, notamment les Vienot, les Cabet, les Choulet, les Bourgeois, les Vannier, les Magnin, les Vernerey et les Girard.
Les chiffres rapportés par les sources varient selon les récits. La commune d’Arcey commémore notamment la mort de 94 habitants, tandis que d’autres relations évoquent un bilan supérieur à cent victimes.
Au-delà des chiffres, c’est le destin d’une communauté entière qui demeure au cœur de cette histoire : celui d’habitants ordinaires confrontés à la guerre, au pillage et à la destruction de leur village.
Ainsi s’acheva cette journée du 8 janvier 1674, dont le souvenir allait durablement marquer la mémoire comtoise.
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