Jeanne Mance, une femme d'exception, une femme si ordinaire

De Langres à Ville-Marie, une vie de foi, de courage et de don de soi

Une femme qui m'accompagne depuis l'enfance

Jeanne Mance est connue pour avoir fondé l'Hôtel-Dieu de Montréal, mais aussi pour avoir participé à la fondation de Ville-Marie, qui deviendra la grande ville de Montréal.

Femme d'avant-garde et visionnaire, Jeanne Mance m'accompagne depuis mon enfance. Je l'ai découverte grâce au père Hugues, aumônier de l'hôpital et de la garnison militaire installée dans l'enceinte fortifiée de Langres. Cet historien m'a guidé sur les traces de l'intrépide Langroise, dont le destin exceptionnel m'a profondément émerveillé.

Enfant, je courais sur les remparts de Langres à la poursuite de Jeanne, cherchant son empreinte. Mille et une fois, je me suis approché d'elle sans jamais parvenir à lui parler. De la tour Saint-Ferjeux à la porte romaine, au fil de mes courses, cette jeune femme indomptable me fascinait. Insaisissable, invisible aux yeux des touristes comme des Langrois en promenade dominicale, je la voyais, je m'approchais d'elle, je croyais presque toucher ses cheveux.

Aujourd'hui encore, je cherche Jeanne dans les rues de notre ville remparée depuis un millénaire.

Une quête historique et familiale

En 2006, à l'occasion du quatre centième anniversaire de sa naissance, j'ai entrepris des recherches qui m'ont conduit à écrire, avec mon ami Patrick Jaymes, une comédie musicale consacrée à cette femme d'exception.

Avec l'aide d'un ami travaillant aux Archives de la Haute-Marne et aux Archives nationales, nous avons découvert des traces documentaires reliant nos familles. Un acte de 1598 témoigne d'un bail concernant des terrains appartenant à la famille Mance, conclu avec l'un de mes ancêtres à Nogent-en-Bassigny.

Un autre document mentionne un ancêtre de ma famille établi à Langres, qui aurait assisté en qualité de parrain éphémère de Jeanne. Le vrai parrain reconnu ainsi que sa marraine sont

  • Parrain : Antoine Esprit, sergent royal
  • Marraine : Catherine Gillot, femme de Jean Haulteplein

Ces traces constituent un lien singulier entre ma propre histoire familiale et celle de la jeune Langroise. Mais le poissonnier pêcheur de Marne ne fut que quelques heures parrain de la Vénérable.

En 2012, la maison natale de Jeanne Mance a été identifiée par un autre historien langrois. Cette découverte m'a émerveillé. Après tant d'années passées à chercher son empreinte dans notre ville, un lieu concret venait enrichir notre connaissance de ses origines.

L'intérieur de la maison a conservé son caractère ancien. Parmi les détails qui continuent de m'interroger figure la mention de douze chaises dans la grande chambre de Jeanne, selon le testament de son père. Pourquoi douze chaises ? La pièce accueillait-elle des réunions ? S'agissait-il de réceptions familiales ou professionnelles ? Cette question demeure ouverte et constitue une énigme historique que je souhaite approfondir.

Frêle, mais forte

Jeanne Mance était une petite fille fragile, chétive, souvent malade, à laquelle on aurait pu imaginer une existence recluse.

Pourtant, sa vie allait démentir tous les pronostics.

Par sa force intérieure, sa foi en Dieu et sa volonté d'aider les autres, elle a dépassé les limites que sa constitution semblait lui imposer. À Langres, lors des épidémies, elle s'est portée au secours des plus démunis. Elle n'a pas détourné le regard devant la maladie, la misère ou la mort.

En 1640, elle quitte sa ville natale pour la Nouvelle-France. Ce départ représente un défi immense. La traversée de l'Atlantique expose les voyageurs aux tempêtes, aux maladies, aux privations et à la possibilité de ne jamais revoir leur pays.

Mais Jeanne part. Elle choisit de consacrer sa vie à une œuvre qui dépasse son existence personnelle.

Frêle, mais forte. Fragile, mais déterminée. Cette femme nous rappelle que la véritable force ne se mesure pas seulement à la puissance du corps, mais à la volonté de poursuivre une œuvre malgré les difficultés.

Ville-Marie, son phare de bois embrasé

À Ville-Marie, la colonie est petite, les moyens sont limités et les dangers permanents. Les attaques et les violences qui marquent cette époque rendent la survie du projet incertaine.

Pourtant, Jeanne Mance contribue à faire vivre cette société nouvelle.

En 1645, elle établit l'Hôtel-Dieu de Montréal, une modeste bâtisse destinée à accueillir les malades et les blessés. Elle y soigne les colons et porte également secours à des Autochtones. Jour et nuit, elle veille sur les souffrants, organise les soins et poursuit son œuvre malgré le manque de moyens.

Pour Jeanne, Ville-Marie représente bien davantage qu'un établissement colonial. C'est une espérance, une société nouvelle à construire, une entreprise fragile à laquelle elle choisit de donner ses forces.

J'aime imaginer cette petite colonie comme un phare de bois embrasé sur les rives du Saint-Laurent. Un phare fragile, exposé aux dangers, mais dont la flamme indique un chemin.

Sa foi lui donne la force d'avancer. Son engagement lui indique la direction. Chaque malade secouru, chaque blessé soigné et chaque effort accompli pour préserver l'Hôtel-Dieu entretient cette flamme.

Ville-Marie est son phare de bois embrasé : fragile dans la nuit, mais assez lumineux pour lui montrer le chemin.

Revenir en France pour sauver son œuvre

Jeanne Mance ne s'est pas contentée de soigner les malades. Elle a également joué un rôle essentiel dans la recherche de ressources financières pour assurer la pérennité de Ville-Marie et de son Hôtel-Dieu.

Ses voyages de retour en France témoignent de sa détermination. Elle revient dans son pays pour soutenir une œuvre qu'elle refuse de laisser disparaître.

Au cours du voyage de 1659, à bord du Saint-André, elle est elle-même atteinte par une maladie, que j'identifie comme le typhus. Le navire, qui avait servi de navire-hôpital, est frappé par une épidémie au cours de laquelle dix personnes meurent, selon les éléments que j'ai recueillis.

Malgré sa propre maladie, Jeanne continue de prendre soin des malades.

Ce geste révèle une dimension essentielle de sa personnalité : elle connaît la souffrance et la vulnérabilité, mais elle ne renonce pas à secourir ceux qui en ont besoin.

Son courage n'est pas un acte isolé. Il se renouvelle au fil des jours, des voyages et des épreuves.

Une femme généreuse, pieuse, persévérante

En écrivant ma première comédie musicale, j'ai créé le personnage de Nicolas Luciot, un homme qui revient à Langres après la mort de Jeanne Mance.

Il revient pour témoigner, mais aussi pour comprendre la vie de Jeanne avant son départ pour la Nouvelle-France. À travers ses paroles, il cherche à faire connaître une femme qu'il considère comme exceptionnelle.

Dans cette pièce, Nicolas s'adresse au public :

« Une femme généreuse, pieuse, persévérante, une femme d'exception et si ordinaire. »

Ces mots expriment ce que je souhaite transmettre.

Jeanne Mance n'est pas une héroïne inaccessible. Elle est une femme qui a consacré sa vie aux autres. Son œuvre est immense, mais elle s'est construite à travers des gestes concrets : soigner, veiller, organiser, chercher des ressources et poursuivre son engagement malgré les obstacles.

En relisant aujourd'hui cette comédie musicale écrite en 2006, je découvre que Nicolas Luciot me ressemble peut-être davantage que je ne le pensais à l'époque.

Comme lui, je suis revenu à Langres. J'avais quitté ma ville natale à dix-neuf ans, et mon épouse et moi y sommes revenus en 2016, alors que rien ne semblait nous destiner à y habiter de nouveau.

Il y a aussi ces curieuses coïncidences autour du chiffre six : Jeanne est née en 1606, je suis né en 1956, j'ai écrit ma comédie musicale en 2006 et je suis revenu à Langres en 2016.

Un petit sourire devant ces dates qui accompagnent une quête commencée dans l'enfance et qui se poursuit encore aujourd'hui.

Une mémoire vivante

Jeanne Mance est bien connue à Montréal. Une grande rue, un vaste square et un timbre ont contribué à faire vivre son nom dans la mémoire canadienne.

À Langres, sa place parmi les grandes figures de la ville se développe progressivement, aux côtés de Denis Diderot, l'illustre philosophe et écrivain né à Langres en 1713.

Je souhaite que Jeanne Mance soit davantage connue en France, et particulièrement dans sa ville natale. Il ne suffit pas de connaître son nom ou de savoir qu'elle a fondé un hôpital. Il faut raconter son histoire, montrer ses origines, expliquer ses choix et faire comprendre ce qui l'a conduite à consacrer sa vie aux autres.

Mes créations, mes livres, mes conférences et mes travaux de transmission poursuivent cet objectif.

Jeanne Mance a participé à la fondation d'une colonie qui comptait quelques dizaines de personnes à ses débuts et qui allait devenir l'une des grandes métropoles d'Amérique du Nord. Cette croissance est le résultat de nombreuses générations, mais l'histoire de ses origines conserve une force particulière.

Suivre les pas de Jeanne Mance

Suivre les pas de Jeanne Mance, c'est apprendre à vivre dignement, à trouver sa place dans un monde nouveau et à avancer sans se laisser arrêter par les difficultés.

C'est comprendre que les grandes œuvres ne naissent pas toujours de gestes extraordinaires, mais qu'elles se construisent chaque jour, avec courage, patience et persévérance.

Jeanne Mance nous enseigne qu'il est possible de consacrer sa vie à une œuvre simple et essentielle : prendre soin des autres, donner de soi-même et contribuer, à sa mesure, à bâtir un monde meilleur.

Sa foi en Dieu et sa fidélité à Ville-Marie ont nourri son engagement. Elle croyait en une œuvre qu'elle voulait faire vivre, même lorsque tout semblait fragile.

Quatre siècles après son départ de Langres pour la Nouvelle-France, son exemple demeure vivant.

Suivre Jeanne Mance, ce n'est pas seulement connaître son histoire. C'est chercher à s'en inspirer pour construire la sienne.

Mon souhait est que les enfants, les jeunes et les adultes découvrent cette femme d'exception et trouvent dans son parcours une invitation à persévérer, à s'ouvrir au monde et à donner d'eux-mêmes.

Jeanne Mance ne doit pas seulement appartenir aux livres d'histoire. Elle doit continuer à vivre dans les consciences, dans les écoles et dans les villes qui portent sa mémoire.

Car une vie consacrée aux autres ne s'achève pas avec la mort.

Elle demeure dans les gestes qu'elle inspire, dans les œuvres qu'elle laisse et dans les générations qui poursuivent son chemin.

Jeanne Mance : une femme d'exception, une femme si ordinaire, dont la lumière continue de nous montrer le chemin.

Petite biographie de Jeanne Mance.

Jeanne Mance (1606–1673)

Cofondatrice de Montréal et fondatrice de l'Hôtel-Dieu

Née à Langres le 12 novembre 1606, Jeanne Mance est l'une des grandes figures de la fondation de Montréal. Fille de Charles Mance, procureur au bailliage de Langres, et de Catherine Émonnot, elle grandit dans une famille de la bourgeoisie locale, au sein d'une fratrie de douze enfants.

Très tôt confrontée aux souffrances provoquées par les épidémies, les famines et les guerres qui marquent son époque, elle développe une profonde compassion pour les malades et les plus démunis. Sa foi chrétienne et sa volonté de servir son prochain orientent progressivement son existence vers une mission exceptionnelle.

Le 9 mai 1641, elle quitte La Rochelle pour la Nouvelle-France, animée par le projet de participer à la fondation d'une nouvelle colonie sur l'île de Montréal. Après une traversée éprouvante de l'Atlantique, elle arrive à Québec, puis rejoint l'île de Montréal au printemps 1642 avec Paul de Chomedey de Maisonneuve et les premiers membres de l'expédition fondatrice.

À Ville-Marie, Jeanne Mance joue un rôle déterminant dans l'organisation et la survie de la jeune colonie. Elle fonde l'Hôtel-Dieu de Montréal, dont les premiers soins sont dispensés dès 1642, avant la construction du premier bâtiment hospitalier en 1645. Elle y soigne les malades et les blessés dans des conditions particulièrement difficiles.

Administratrice, soignante et organisatrice, elle ne se limite pas à son travail hospitalier. Elle contribue à réunir les ressources financières indispensables au développement de Ville-Marie et effectue plusieurs voyages en France pour soutenir la colonie. En 1659, elle fait venir trois Hospitalières de Saint-Joseph afin de renforcer les soins aux malades.

Malgré les épreuves, les dangers et sa propre fragilité physique, Jeanne Mance poursuit son engagement avec une détermination remarquable. Elle meurt à Montréal le 18 juin 1673, laissant derrière elle une œuvre durable.

En 2012, la Ville de Montréal reconnaît officiellement son rôle de fondatrice de Montréal, à l'égal de Paul de Chomedey de Maisonneuve.

Aujourd'hui encore, Jeanne Mance incarne le courage, la persévérance, la foi et le don de soi. Son parcours rappelle qu'une œuvre immense peut naître d'une volonté simple : prendre soin des autres et contribuer, jour après jour, à bâtir un monde meilleur.

De Langres à Montréal, Jeanne Mance demeure une femme d'exception dont l'héritage humain et historique traverse les siècles.

 

 

TEXTE POUR LA REMISE DU DIPLÔME D'OR

délivré par la

Fédération nationale France-Québec / francophonie

Reconnaissance nationale

Pascal POINSENOT a été un des piliers de l'association Langres Montréal Québec de 2006 à 2022. Pendant seize années, et malgré des défis de santé importants, qu'il a affrontés avec un courage admirable, il a mis tout son talent à la communication de cette association, veillant à faire rayonner ces actions avec une fidélité sans faille.

Mais l’œuvre de Pascal dépasse les murs de notre association. C'est sous le nom de Paul Ermio, qu'il devint un véritable « passeur de mémoire ». Il a consacré une partie de sa vie à faire revivre les figures héroïques de la Nouvelle France. De Jeanne Mance à Paul de Chomedey de Maisonneuve, en passant par Marguerite Bourgeoys et Jérôme Le Royer de la Dauversière, ses ouvrages et ses pièces de théâtre traduits jusqu’en anglais et en espagnol témoignent de son érudition et son amour profond pour l'histoire de Montréal.

Pascal est un amoureux du Québec, un ami des artistes et des journalistes d'outre Atlantique, et surtout un membre précieux pour nos associations.

Pour cette vie de passion, d'audace et de persévérance, la Fédération France Québec:/francophonie est fière de lui remettre un diplôme d'Or, symbole de notre reconnaissance nationale et de notre amitié.

Le Président National Michel CONTNOIR

 

Une histoire à découvrir aussi en images

Vous découvrirez la suite de cette folle entreprise dans le documentaire qui sera consacré à Jeanne Mance et à l’aventure exceptionnelle de la fondation de Montréal.

Ce film télévisuel donnera également toute leur place aux autres figures fondatrices, parmi lesquelles Jérôme Le Royer de La Dauversière, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Marguerite Bourgeoys, ainsi qu’aux capitaines du fort. À travers des images d’archives, des témoignages inédits et les souvenirs de celles et ceux qui ont fait vivre cette histoire, il nous entraînera dans les coulisses d’une aventure humaine hors du commun. Il permettra de mieux comprendre les défis, les émotions et les moments décisifs qui ont jalonné cette entreprise.

Au-delà des événements, le film s’attachera à faire revivre l’héritage de ces figures fondatrices et à interroger leur influence sur l’identité de Montréal. En retraçant leurs engagements, leurs convictions et leur vision, il invitera le public à porter un regard renouvelé sur les origines de la ville et sur les valeurs de solidarité, de courage et d’audace qui ont marqué son histoire.

Une attention particulière sera accordée aux rencontres entre les premiers arrivants français et les peuples autochtones, dont la présence, les savoirs et les liens avec ce territoire sont bien antérieurs à la fondation de Ville-Marie. Cette perspective essentielle permettra d’aborder toute la complexité des débuts de Montréal et d’inscrire cette histoire dans une mémoire plus vaste, vivante et partagée.

 

« Jeanne Mance, telle que je l’ai imaginée au fil de mes recherches, accompagnée de sa signature authentique. »